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Petit guide de poésie (Correspondances)

  • Writer: Ursule Demaël
    Ursule Demaël
  • Feb 26, 2023
  • 4 min read

à ceux pour qui les mots sont les seuls absolus


Qu'est-ce qu'un poème?

Toute définition est une régression à l'infini. Un poème est peut-être une tentative de définition qui utilise les mots comme des germes d'infini.


Avec quoi écrire un poème?


Avec des mots(1)

Les mots sont ce qui permet de construire un édifice qui n'a pas à se confronter à l'épreuve du réel.

Les mots forment ce motif qui m'obsède: monomère-polymère, syllabe-vers, mot-texte, individu-société?


Les mots sont les perles d'un collier qu'on enfilerait sur un ruban de papier.

Dans leurs rondeurs scintillent les secrets du voyage, Dans leur nacre se dissout la splendeur éblouie, Mais ces perles ne brillent que d’une aura immatérielle, Car les mots seuls sont ces merveilles qui offrent, Une beauté inscrite dans la courbure des voyelles.

Correspondance (1): « J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges[…] Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots ! Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit.» (Rimbaud, Une Saison en Enfer)


Sur quoi écrire un poème?


Je me souviens très bien de Rilke(2) qui écrit à Franz de surtout, surtout ne pas parler d'amour. A tout prix, éviter les lieux communs si l'on veut développer une parole poétique qui soit originale. Il est si facile de se glisser dans les images toutes coulées de "cheveux blonds ondulant au vent", de "l'impénétrable intensité de ses yeux verts" et "sa voix lancinante qui berce mes nuits".


A mes yeux, toute littérature n'est que ré-écriture pourtant(3).La seule variable est le degré de conscience que l'on a de sa source primaire. Pourquoi ne pas parfois céder au prêt-à-porter de l'amour poétique?


Correspondance 2: . « N’écrivez pas de poèmes d’amour. Évitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer son propre moi qu’en pleine maturité de sa force. Fuyez les grand sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. »

(Rilke, Lettres à un Jeune Poète)


Correspondance 3: Nous savons maintenant qu'un texte n'est pas fait d'une ligne de mots, dégageant un sens unique, en quelque sorte théologique (qui serait le « message » de l'Auteur-Dieu), mais un espace à dimensions multiples, où se marient et se contestent des écritures variées, dont aucune n'est originelle : le texte est un tissu de citations, issues des mille foyers de la culture.

(Barthes, La Mort de l’auteur)



Ou écrire un poème?


Correspondance 4 : « Dans les parages du vague en quoi toute réalité se dissout « (Mallarmé, Un coup de dés)


Les poèmes s'écrivent dans un monde à deux dimensions. J'estime que toutes les autres dimensions sont superflues. J’aimerais vivre entièrement dans la poche d’une page blanche, où les mots couchés à plat sur le papier ne renverraient à rien d’autre que leurs contours graciles.


Quand écrire un poème ?

Dès que l’on a besoin de raviver sa jubilation d’exister.


Le problème avec la poésie n’est pas celui de la plage blanche. La poésie est un rendez-vous avec le désir d’absolu. C’est aussi un piège. On s’assoit, les mots coulent, et en recrutent d’autres, et une heure passe, puis deux, alors qu’il faudrait rédiger des rapports et tracer des graphiques. Il faudrait savoir quand ne pas écrire des poèmes. Mettre un couvercle sur le désir d’absolu, sans le laisser se dissiper.


Comment écrire un poème?


A vrai dire, je ne sais pas.


Explorer les synesthésies? Commencer par choisir quelque chose perçu par un sens, et le décrire avec les attributs d’autres sens. Quelle est la résonance, le son émis par ce rayon de soleil ?


On vient à en réaliser que l’on peut y glisser plein de mots, sans que cela ne veuille rien DIRE. On en développe une gratuité dans nos rapports aux mots. On commence à les parsemer par ci et par là, même s’ils ne sont pas adéquats, même s’ils sont superflus.

Cela en en fait il pour autant de cet attirail de mots un poème?


Pour qui écrire un poème ?


Tous mes poèmes naissent dans le creux de ma tête ou dans la page silencieuse d’un écran d’ordinateur (5). Ils naissent simplement de quelque chose qui me fait sourire, ou d’un désir soudain de jouer avec les mots. Je les écris en m’affranchissant de la lourde désignation de « poésie », sinon je me retrouverais écrasée par l’exigence qu’elle porte comme un fardeau. Je sais très bien que la poésie est le domaine de ceux qui savent jouer les mots comme des instruments de musique. Moi, je ne joue pas les mots, je joue avec les mots. Donc je n’écris jamais avec la prétention que quelqu’un pourra apprécier ce que j’écris.


Mais ensuite je me dis, peut-être que ces petits mots fébriles pourront apporter un petit sourire à quelqu’un qui m’est cher. Alors, je leur envoie. Qu’ai-je à perdre ?


Correspondance 5 : "Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule" (Victor Segalen, Stèles)


Pourquoi écrire un poème ?

Pour toutes les raisons du monde et aussi toutes celles des mondes qui n’ont jamais été

·Pour gambader dans le jardin des sentiers qui bifurquent(6)


Correspondance 6 : (Borgès,Le Jardin aux sentiers qui bifurquent)


Pourquoi ne pas écrire un poème?


Pour se rattacher au réel, et cesser de penser que de triturer es mots pourra être un substitut à une vie bien vécue


Pour cesser d'être agressé par le flux de beauté qui affleure dans les rues, entre les branches des arbres, dans l’hésitation du regard des autres. Y prêter attention, c’est aussi s’y perdre




La première fois que j’ai partagé ce texte, un ami poète m’a dit que je me méprenais complètement- sur la poésie, sur les mots, qui ne sont tout sauf des absolus, sur mes tentatives d’enrober des mots sur ce qui ne devrait peut être n’être que son et regard.

J’accepte la majorité de ses critiques, rien ne sert de théoriser sur la poésie comme j’avais tenté de le faire lorsque j’ai écrit ce texte.


J’ai décidé de le mettre ici tout de même, pour mettre à nu les ébauches ratés. On dit beaucoup qu'on progresserait tellement plus si les résultats négatifs des démarches scientifiques étaient publiés plutôt que maquillés. Alors, voilà.


Correspondance n°7: Heureusement qu'il y a les ratures

ce qui donne le droit de parler de littérature


(Sur Un Petit Air de Flute, Paul Eluard)

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